Certains appellent cela le “printemps arabe”, d’autres, les “révolutions arabes” ; d’autres encore, plus prudents, emploient le terme neutre de “soulèvements arabes”. Il demeure difficile de vérifier, et d’évaluer, ce qui s’est passé et qui est réellement en train de se passer au Moyen-Orient. Un changement irréversible est clairement en cours, mais personne n’est en mesure de définir exactement ce qui ce passe dans ces manifestations de masse ou de prédire quelles seront leurs ultimes conséquences.
Il y a toutes les raisons d’espérer et d’être optimistes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA*), ainsi que partout dans le monde. Les populations arabes sont en marche vers la liberté, la dignité, la justice et la démocratie. Elles sont déterminées à regagner leur indépendance politique historique et visent la modernité et la démocratie. “L’Histoire est en marche”, affirme le président américain Barack Obama. Des centaines d’analystes politiques ont prédit un “avenir plus heureux”. Voilà de bonnes nouvelles ; le monde arabe est en train de s’éveiller.
Nous devons d’abord saluer le courage et la détermination des peuples tunisiens et égyptiens qui ont été les premiers à contester les dictateurs et leurs régimes corrompus. Les dictateurs se sont enfuis ; la voie vers une démocratie véritable et transparente est désormais libre. A présent, il est temps de mettre en œuvre les principes élémentaires et immuables : état de droit, égalité des droits civiques, suffrage universel, transparence, ainsi que séparation des pouvoirs. Des débats internes ont commencé tant en Tunisie qu’en Egypte au sujet du contenu de leurs constitutions respectives, des partis politiques, des élections, etc. Jamais auparavant, du moins durant le siècle dernier, on n’avait ressenti de manière aussi puissante une telle énergie positive, tant sur le plan social que politique, bien que tout demeure fragile et incertain.
Nous devrions être optimistes avec réserve : Ces bouleversements historiques ne sont pas en train de se produire dans le vide ; on ne peut les isoler ni des réalités économiques, ni de l’environnement géostratégique. La situation économique des deux pays est préoccupante ; il ne peut y avoir de processus démocratique véritable sans stabilité économique. Mais lorsque nous analysons les événements à la lumière de la stratégie occidentale - en en particulier américaine et européenne -, nous sommes tentés de réviser ou du moins de suspendre notre jugement. L’indépendance politique ne peut être obtenue qu’à condition qu’on procède à des réformes économiques qui mènent non seulement à la stabilité, mais également l’indépendance économique. Cependant, nous semblons nous diriger dans la direction opposée : l’engagement nouveau des Etats Unis et des Européens dans les pays du MENA - en mettant de côté des décennies de soutien aux deux dictatures, ainsi que la complicité effective - intensifiera la dépendance économique de la Tunisie et de l’Egypte. Avant qu’elles émergent en tant que démocraties, ces deux pays doivent être considérés comme des marchés ayant un fort potentiel à générer de vastes profits. Cela a toujours été le cas, mais le rôle de la Banque Mondiale et du FMI dans l’ère post-révolutionnaire est d’établir une structure de dépendance idéologique et économique sous le vernis de libertés démocratiques. Pour les pays pauvres du Sud, l’adjectif “libéral” n’a pas le même sens qu’en Occident, quand il s’agit de décrire la “démocratie” ou “l’économie” : la première pourrait bien se rapprocher de la “liberté”, mais la seconde implique un assujettissement inévitable.
Sommes-nous en train d’assister à des révolutions politiques inachevées allant de pair avec une régression économique ? Les pays impliqués finiront-ils par être des démocraties “contrôlées” ? Ou bien ont-ils fait l’expérience de révolutions qui ont simplement échoué ? Ces questions sont renforcées lorsque nous analysons la situation dans la région. La soi-disant communauté internationale fait l’éloge de la Tunisie et l’Egypte, tandis que les populations opprimées de Syrie, du Yémen et du Bahreïn semblent presque oubliées. Comment pouvons-nous expliquer pourquoi l’opposition libyenne (y compris tant de nouveaux dirigeants qui faisaient partie précédemment des plus ardents partisans du dictateur Kadhafi) est en train de recevoir une aide aussi inconditionnelle à destituer le régime, les forces de l’OTAN bombardant quotidiennement Tripoli ? Les manifestations de masse et le sang versé par les peuples arabes nouvellement re-catégorisés n’ont pas la même qualité ni valeur. La Tunisie, ainsi que l’Egypte, malgré des procédures apparemment démocratiques, demeurent sous contrôle économique et militaire. Les ressources de pétrole libyen sont tellement vitales que cela vaut la peine de prendre le risque de soutenir une opposition divisée et nébuleuse, même au prix du démantèlement du pays. Il semble que la Syrie, le Bahreïn et dans une certaine mesure le Yémen sont si critiques en termes géostratégiques, que leurs gouvernements sont libres de tuer des civils, ainsi que des manifestants non armés (trois mois se sont écoulés avant que l’ONU a commencé à réfléchir à adopter une résolution très timide contre le gouvernement syrien)**. Non seulement la couverture médiatique est différente (de CNN à Al-Jazeera) ; le langage politique s’avère assez élastique lorsqu’il s’agit de changer des régimes et de prôner la démocratie.
Les enjeux régionaux économiques et géostratégiques sont très élevés. De nouvelles formes de dépendance sont en train d’être établies et doivent être prises en compte. Des réformes politiques et économiques véritables et efficientes requièrent, pour aboutir à l’autonomie et à la justice, un profond changement dans les relations entre les pays du MENA et les Etats Unis ainsi que les pays européens. De nouveaux acteurs doivent être invités à participer à des dynamiques régionales. Reposant sur le partenariat Sud-Sud sur le plan politique et économique, le futur doit obligatoirement impliquer la participation active des pays d’Amérique du Sud, de la Turquie, la Chine, la Malaisie et même de l’Inde. Il n’y aura pas de “printemps arabe” effectif à moins de pouvoir déplacer le centre de gravité de l’ordre international politique et économique vers le Sud ou vers l’Est. Personne ne sait quand est-ce qu’un tel changement pourrait avoir lieu, mais il y a des signes indiquant qu’il pourrait déjà être en cours. Le soulèvement régional pourrait bien présager d’autres bouleversements, cette fois-ci au niveau international. Le temps est venu pour les peuples arabes de se montrer à la hauteur de ces espoirs et de faire justice à leur potentiel social, politique, culturel et économique. Ils sont riches ; ils se doivent d’être courageux et audacieux.
*MENA : acronyme de “Middle East and North Africa”
**version originale (en langue anglaise) de cet article publiée le 15 juin 2011





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